Recherche — Master 2

Résumé du mémoire

Dans les cabarets des Hydropathes et du Chat Noir, crées à Paris en 1878 et en 1883, se sont expérimentés des modes de réalisation orale, voire corporelle du poème, menant à une conception et à des pratiques entièrement nouvelles de la poésie comme art de la scène. Le poète profère — jusqu’au cri — et incarne — avec gestes et mimiques — ses poèmes, plus qu'il ne les « déclame » ou les « récite », comme le disait encore Mallarmé.

Or, au tournant du siècle, être à la fois « poète », « musicien » et « diseur de vers », c'est être différent et c'est rompre avec la tradition littéraire qui exige que le poète ne se mêle que de créer grâce à son génie, et de réciter les poèmes en petits cercles privés, entre intellectuels ou entre amis. Le cabaret apparaît donc comme un lieu (populaire) nouveau de production et de transmission de la poésie.

Valentine de Saint-Point, quant à elle, première « femme futuriste », en créant la Métachorie, une danse d'essence cérébrale, remet en cause la prégnance du corps, pour créer un art à mi-chemin entre la danse et le poème.

Les artistes de la génération Rollinat/Krysinska/Saint-Point apparaissent ainsi comme les précurseurs d'une nouvelle « médiasphère » (Régis Debray) : les précurseurs d'une pratique poétique qui consiste à mettre la poésie en relation avec le corps, créant ainsi ce que nous proposons d'appeler une « poésie incarnée ». Cette poésie a, par ses pratiques corporelles, ses jeux de voix, de cris, et son caractère improvisé, choqué le bourgeois de l'époque au point que la fameuse et ancestrale hiérarchie des genres a classé ces pratiques comme des pratiques hors-normes, voire bestiales, sur lesquelles l'histoire littéraire a jeté un regard dévalorisant.


Méthode de recherche

Ce travail de Master 2 s'inscrit dans la lignée de celui que j’avais effectué en Master 1, en même temps qu'il en dépasse les enjeux. En effet, mon précédent mémoire, intitulé « Pourquoi lire Les Névroses de Maurice Rollinat ? », avait pour ambition, à partir d'une œuvre donnée, de faire émerger les spécificités et originalités thématiques et stylistiques propres à son auteur, mais aussi de faire découvrir tout un contexte de création artistique largement oublié. La méthode qui a guidé ce travail a donc consisté à partir d'une œuvre particulière – le recueil intitulé Les Névroses –, pour montrer dans quelle mesure celle-ci pouvait apparaître à son tour comme le signe, ou le symptôme, d’autre chose : le révélateur d'une pratique littéraire plus générale, liée à un mouvement littéraire – le décadentisme, et à une époque – les années 1880.

Au fil de cette réflexion, me sont apparus, aux côtés de Maurice Rollinat, un certain nombre d'artistes dont la particularité était de fréquenter les cabarets des Hydropathes et du Chat Noir et de mettre en scène, eux-mêmes, leurs poèmes devant un public. S'il a été le représentant phare de cette manière d'exécuter les poèmes et de cet engouement qui gagna alors la bohème parisienne, Maurice Rollinat n'a pourtant pas été le seul. Je suis donc partie du postulat que cette pratique poétique – non relayée par l'histoire littéraire, qui a même oublié le nom de celui qui en fut le principal représentant – pouvait avoir des causes et des implications dans l'histoire de la poésie française et qu'elle pouvait être elle-même un symptôme de quelque phénomène aujourd'hui oublié, qui se tramait alors.

Partie du constat que ces poètes furent oubliés, j’ai cherché quelles pouvaient être les différentes réalisations formelles, les attitudes aussi, permettant d'expliquer cet oubli.

Une intuition de départ est née : et si la pratique de Maurice Rollinat était révélatrice d'une mutation dans la pratique poétique de l'époque ? Ma démarche critique a ensuite essayé d'expliquer ce phénomène et non seulement de le constater.

J’ai donc cherché, en dehors du seul cas de Rollinat, dans toute une génération, à dégager de grands axes de signification qui permettent de relier entre eux des électrons libres oubliés de l'histoire littéraire, tout en essayant de comprendre ce qui fait la spécificité commune à ces pratiques, au-delà des cas particuliers. Ma démarche critique se situe donc à mi-chemin entre le désir de faire le point sur des figures particulières et oubliées pour les faire connaître, et le désir de dépasser ces cas particuliers pour contribuer à la reconnaissance d'une histoire parallèle de l'art.


Lire Mutations des pratiques poétiques : Maurice Rollinat, Marie Krysinska, Valentine de Saint-Point, 1878–1914