Recherche — Thèse

Valentine de Saint-Point (1875-1953), Out El Kouloub (1892-1968), Doria Shafik (1908-1975), Jehan d'Ivray (1861-1940)... À l'évocation de ces noms de femmes, peu de réactions. Même parmi les plus lettrés, peu en ont déjà entendu parler, et encore moins les ont déjà lues. Autant de noms oubliés de femmes qui ont pourtant été connues et reconnues pour la qualité littéraire de leur écriture et pour leur engagement dans la cause féminine. En effet, cette tranche historique voit naître conjointement en Égypte la montée des nationalismes et le début de l'expression des femmes car « le problème de l'aliénation d'une culture cristallise celui de l'aliénation d'un sexe » [Julia Madœuf, « Féminisme et orientalisme au miroir francophone d’Out-El-Kouloub (1892-1968) », Égypte/Monde arabe, Première série, 29 |1997, [En ligne], mis en ligne le 08 juillet 2008. URL : http://ema.revues.org/index270.html]. Trois moments se dessinent dans la période 1900 – 1956 :

Cette évolution chronologique montre une évolution des enjeux et des engagements des femmes artistes qui ont tenté de mener un combat littéraire et politique.


Un travail est donc à mener pour sortir ces femmes de l'ombre et réintégrer dans l'histoire littéraire les œuvres de ces pionnières égyptiennes ou franco-égyptiennes qui ont œuvré pour l'émancipation de la femme et des peuples en misant sur les échanges culturels entre la France et l'Égypte.

En effet, tandis que l'Égypte est colonisée par l'Angleterre, une part de l'élite intellectuelle choisit d'écrire dans la langue française qui représente alors le symbole de la liberté par rapport à l'anglais, langue de l'occupant, et par rapport à l'arabe classique, langue sacralisée qui ne permet la même distance et la même liberté. Écrire en langue française n'est pourtant pas (qu')un hommage rendu à la supériorité de la langue de l'Autre. « Dans le changement de langue, le reniement de soi s'accompagne en retour de la conquête, de l'appropriation de la langue de l'Autre, que l'écrivain fait sienne. Le détour par l'altérité n'est qu'une étape vers le retour à soi-même » [Dominique Combe, Poétiques francophones, Paris : Hachette, 1995, p. 126]. Il faut s'interroger, à l'instar de Dominique Combe, sur le sens de ce choix : « Quel sens y a-t-il hors de France, ou en France pour un étranger, à écrire en français ? ». Les auteures de notre corpus s'interrogent en effet de façon constante sur leur choix linguistique, sur ce que Lise Gauvin appelle la « surconscience linguistique ».

Ce choix symbolique de la langue française doit être examiné en profondeur car il dessine plusieurs enjeux dans la question des échanges culturels entre l'Égypte et la France. D'abord, des écrivains, des éditeurs et des critiques français – tels André Gide ou Jean Cocteau – s'intéressent aux œuvres de ces femmes et particulièrement à celles d'Out-el-Kouloub, dont ils écrivent plusieurs préfaces. De riches échanges ont rythmé la vie littéraire parisienne et cairotte entre 1919 et 1956.

Ensuite, du point de vue générique, les auteures égyptiennes réinvestissent les grands genres occidentaux – poésie, roman, nouvelle, conte – pour traiter des questions orientales – l'émancipation de la femme, la vie dans les harems, la liberté, les nationalismes. Ainsi, pour ne citer que quelques exemples :


La survivance de ces modèles génériques et la présence de références occidentales – Lamartine, Nerval, Dante – posent ainsi la question des transferts et des héritages culturels car il n'est pas seulement question d'étudier les modalités des échanges culturels mais surtout de comprendre une posture éthique que nos auteures revendiquent – celle de passeurs de culture, de « médiateur[s] entre l'Occident et l'Orient » selon la formule de Valentine de Saint-Point [Valentine de Saint-Point, in préface à Saad Zaghloul : le « Père du Peuple » égyptien, Foulad Yéghen. Paris, Cahiers des France, 1927, p. 5] – et un sentiment ontologique – celui d'« éternels exilés » [Valentine de Saint-Point, La Caravane des chimères : Poèmes, Le Caire, La Semaine Égyptienne, 1934, p. 9]. Ces femmes vivent dans l'exil : Valentine de Saint-Point ou Jehan d'Ivray vont s'installer en Égypte, la première se convertit à l'Islam et s'intéresse aux doctrines mystiques ; Doria Shafik, quant à elle, après avoir fait ses études en France et œuvré pour le droit de vote des femmes, finit par être assignée en résidence surveillée au sommet d'une tour où elle vit un véritable exil immobile. L'exil intérieur, le désert, la route, le cri... autant de motifs qui structurent la plupart des œuvres de ces contemporaines comme en témoigne cet extrait d'Avec Dante aux Enfers écrit par Doria Shafik lorsqu'elle était enfermée dans sa tour :

les vraies prisons ne sont ni murs ni cloison, non, ce sont les sombres moyens d'assujettir la volonté de l'homme, d'annihiler en lui « l'humain ». là coule... l'invisible sang. Pour moi, il coule depuis bien longtemps [Doria Shafik, Avec Dante aux Enfers, IV, Renaître, Périgueux, P. Fanlac, 1979 (édition posthume), « Vraies prisons », p. 67].

Les auteurs du coprpus sont essentiellement des auteures femmes dont certaines, françaises, sont allées s'installer en Égypte, et d'autres sont parties d'Égypte (au moins pendant un temps) pour venir étudier en Europe et trouver un soutien à leurs publications. Il s'agit donc d'un double mouvement d'échanges culturels entre l'Orient et l'Occident, comme en permet de le comprendre le schéma ci-dessous :

Schéma des échanges culturels

Le corpus de thèse est choisi selon une double orientation. D'abord, il s'agira de s'intéresser à tout un pan de littérature de témoignage puisque les bibliothèques Sainte Geneviève et Marguerie Durand de Paris, le fond de périodiques de la BNF, mais également la bibliothèque de la Sainte Famille du Caire possèdent de nombreuses coupures de presse de l'époque et des revues engagées – dans lesquelles les auteures du corpus ont écrit – qui constituent un vaste champ de recherche à analyser. Pour cela, un projet ANR en collaboration avec le CEALEX (Centre d'études alexandrines, dirigé par Jean-Yves Empereur, directeur de recherche au CNRS), permettra, dès 2009-2010, de sélectionner des revues de la presse franco-égyptienne dans le but de les numériser afin d'exploiter des sources inédites.

Toute cette part de littérature d'idées doit par ailleurs s'articuler à la littérature de création poétique dont je voudrais étudier la littérarité, trop oubliée aujourd'hui : il faudra faire le point sur les originalités stylistiques et littéraires d'œuvres dont on pourra interroger la possibilité d'être classées dans le patrimoine littéraire français. Dans les romans d'Out-el-Kouloub, l'usage du discours indirect libre, du monologue intérieur, de l'analepse et de l'art du portrait gagneraient à être étudiés avec précision, de même que les choix métriques et le vers libre dans les œuvres poétiques du corpus. La poétique de ces œuvres francophones mérite une attention particulière car la langue et le style résistent et obligent à un travail fastidieux qui conduit à ce que Mallarmé appela une « poésie très spéciale » [Stéphane Mallarmé, Œuvres complètes, Paris : Gallimard, « La Pléiade », 1945, p. 565].


Ainsi, mon travail de recherche pourrait comporter la réédition d'œuvres de Valentine de Saint-Point, d'Out El Kouloub, de Doria Shafik et de Jehan d'Ivray et participer ainsi à ce que Bernard Alluin et Bruno Curatolo appellent la « revie littéraire » [La Revie littéraire : du succès oublié à la reconnaissance posthume, quinze romanciers contemporains réédités, textes réunis par Bernard Alluin et Bruno Curatolo, Dijon, Le texte et l'édition, 2000] : rééditer un auteur c'est (re)créer un auteur et lui donner la chance de (re)vivre.

Cette thèse constitue donc un travail d'envergure sur un terrain en friche qu'est la littérature des femmes égyptiennes de langue française. Dans quelle mesure la langue française participe-t-elle à une stratégie d'émancipation à la fois féminine et nationaliste ? J'essaierai de répondre à cette question à travers un travail nécessaire qui n'a jamais été mené comme l'attestent à la fois la consultation du fichier central des thèses, le manque d'éditions des œuvres en question, comme la rareté des articles critiques sur ce sujet.